Dans le Phèdre, Platon rapporte le mythe de Theuth, l’inventeur de l’écriture. Theuth a également affirmé que son invention renforcera la mémoire. Le roi Thamous avait répondu : « Tu ne donnes pas la mémoire, mais son apparence. Les hommes croiront savoir ce qu’ils n’auront fait que consulter. ».
Cette intuition ancienne décrit exactement notre époque. Nous avons confié la mémoire à des dispositifs externes. Nous retenons moins, nous consultons davantage. L’expérience intérieure se dissout dans le flux.
Anne Alombert, maîtresse de conférence en philosophie contemporaine à l'Université Paris 8 et membre du Conseil National du Numérique, montre que ce phénomène n’est pas seulement cognitif. Il touche à l’âme, à la cohésion intérieure.
Nous vivons désormais entre deux pôles : Un moi profond, façonné par la lenteur, l’expérience, le vécu; Et un moi numérique, profilé, mesuré, anticipé par les algorithmes.
C’est ici que la pensée de Jung devient éclairante. Pour Jung, la tâche fondamentale d’une vie est l’individuation : un processus de réunification du soi, où les fragments dispersés de l’être convergent vers une cohérence intérieure.
Or, le numérique tend à produire l’inverse : la dispersion, la segmentation, l’éclatement du centre.
« La crise du numérique n’est pas technique, elle est spirituelle : elle concerne la manière dont nous nous habitons nous-mêmes. ». (idée reformulée d’Anne Alombert).
Il ne s’agit pas de rejeter la technique.
Il s’agit de l’orienter:
- Vers la durée plutôt que l’instant.
- Vers l’intégration plutôt que la dispersion.
- Vers la conscience plutôt que le réflexe.
Car la liberté ne vient jamais du flux qui nous traverse. Elle naît du centre intérieur que nous apprenons à retrouver.